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Orthographe, rectifications et sueurs froides!


En tant qu'écrivaine et fondatrice de Publications Saguenay, formules d'accompagnement à la publication de livres, il arrive que les gens me contactent pour obtenir des informations au sujet de méthodes d'écriture, des lois concernant le droit d'auteur, ou encore des règles touchant à notre belle langue française. Plusieurs d'entre vous seront d'accord avec moi, dernièrement, ce sont les réformes linguistiques qui ont créé la polémique! Cela a fait naitre en moi le désir de trouver des réponses claires et, humblement, d'élucider quelques « mystères » à propos de ces règles. Pour y arriver, j'ai fait appel à une de mes réviseures linguistiques, Marjolaine Quintal, qui a consenti à nous transmettre les fruits de sa recherche, avec tout l'enthousiasme qui la caractérise ! J'espère que cet article vous éclairera davantage quant aux réformes linguistiques.

En terminant, c'est avec plaisir que je vous annonce qu'elle rédigera quelques billets de blogue pendant l'année. Je vous en reparlerai bientôt.

Bonne lecture :)


Francesca Tremblay
Écrivaine et fondatrice Publications Saguenay
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Orthographe, rectifications et sueurs froides!

Un article de Marjolaine Quintal, réviseure linguistique à Publications Saguenay.

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Dernièrement, l’annonce de la mise en application prochaine, dans les manuels scolaires de France, des rectifications orthographiques du français a soulevé un tollé de protestations. Beaucoup de commentaires, et quelques blagues ont circulé à ce propos sur les réseaux sociaux. Ensuite sont venues des réflexions et des explications venant mettre davantage les choses en perspective.

J’ai eu envie de me pencher sur la question, sans toutefois répéter ce qui a déjà été fait. J’y ai vu le prétexte idéal pour un petit survol des réformes du français, au fil du temps. Car nous n’en sommes pas à notre première réforme. Que nenni! On a réformé, mais on a aussi tenté de réformer, tentatives qui n’ont pas toujours fonctionné et qui ont, à l’époque, soulevé bien des protestations. Comme quoi ce n’est pas d’aujourd’hui que le changement déplait. Voici donc mon humble résumé du parcours, rempli de détours, du français. Oui, oui, humble, parce que pour y aller d’un portrait étoffé de l’évolution de la langue, j’aurais besoin de beaucoup plus que 1375 mots!


 

Interventions, tentatives d’intervention

Mentionnons qu’avant l’arrivée de l’imprimerie, au XVe siècle, les clercs, les érudits, les copistes, les poètes avaient tendance à écrire comme bon leur semblait, rien n’ayant encore été clairement établi. Avec les contraintes de l’imprimerie, on a senti l’importance d’uniformiser un brin. Les typographes, de plus en plus nombreux en raison de l’invention révolutionnaire, se sont trouvés à l’origine de traditions, et pas toujours parmi les plus… logiques. Beaucoup de consonnes ont été introduites dans la graphie française sans même être prononcées, généralement pour rappeler que le mot venait du latin : le p de compter (du latin computare), le g de vingt (du latin viginti), le x de paix (pax en latin), et tant d’autres! Tout un courant de latiniseurs qui tenaient à ce que des traces du latin demeurent dans le lexique français. Et que je multiplie les lettres superflues! Cela rendait également l’orthographe plus compliquée, ce qui permettait aux typographes de se donner une importance en affichant leurs connaissances, et de recevoir des honoraires plus substantiels, vu que les mots d’imprimerie étaient plus longs à composer… Appât du gain, quand tu nous tiens!

 

Vive la simplicité!

On doit à Louis Meigret, grammairien français, le Traité touchant le commun usage de l’escriture françoise (1542). Il cherchait à simplifier l’orthographe, pour la rapprocher de la prononciation. Cette réforme n’a jamais vu le jour, mais certaines idées ont fait leur chemin. En 1620, Jean Godard, poète français, publie La langue françoise, où il suggère de remplacer le s muet par l’accent circonflexe (le fameux accent circonflexe qui a fait couler tant d’encre!)

 

En 1694, on tente officiellement, pour la première fois, de normaliser l’orthographe qui, à l’époque, est mal fixée dans l’usage. L’Académie française publie alors la première édition de son Dictionnaire. Au fil des années, les éditions se succèderont, et d’une à l’autre, bien des modifications seront apportées. Par exemple, dans la sixième édition du Dictionnaire, en 1835, on établit que j’avois sera désormais j’avais, et que des enfans, qui perdait le t au pluriel, s’écrira dorénavant des enfants. Un siècle plus tard, en 1935, la huitième édition apportera des modifications comme grand-mère, qui remplacera grand’mère.

 

En 1952, en France, le Conseil supérieur de l’éducation nationale vote unanimement pour les réformes. Huit ans plus tard, c’est l’Académie des Sciences qui émettra le vœu d’une « réforme prudente de l’orthographe » à réaliser « par les autorités compétentes ». On marche sur des œufs!

 

En 1989 et 1990, des groupes d’experts sont formés pour préparer les rectifications de l’orthographe qui ont tant fait parler dernièrement, et qui sont en vigueur depuis quand même 26 ans. Notez qu’au départ, on utilisait le mot « réforme », mais pour n’effrayer personne, on a finalement opté pour « rectifications ».

 

Parlant de frayeur…

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En voyant défiler tous ces commentaires désolés, en assistant presque à un mouvement de panique (bon, bon, j’en mets peut-être un peu), je me suis tout d’abord surprise à me sentir irritée par une réaction que je considérais exagérée, puis j’ai pensé à mes premiers cours de linguistique, à l’université. À l’époque, je voyais l’orthographe française comme un trésor sacré auquel il ne fallait surtout pas toucher. C’est au contact de mes professeurs que j’ai appris à voir les choses autrement. Je me souviens encore de ces linguistes qui tenaient à nous faire comprendre que la langue n’était pas et ne serait jamais finie, figée, achevée. Elle vit et évolue grâce aux gens qui l’utilisent, elle se transforme nécessairement avec l’usage.

Au primaire, je n’ai jamais eu à étudier le mot courriel pour mes dictées, cette réalité n’existant pas encore (mais oh! Je ne suis pas si vieille!). Les inventions apportent leur lot de nouveaux mots (néologismes), l’ouverture aux autres cultures crée un métissage, introduit de nouvelles réalités culturelles. Emprunts aux langues étrangères, néologismes et termes introduits en fonction de nouveaux courants d’idéologie (écoresponsable, par exemple), tout cela témoigne de l’histoire d’un peuple. De même, certains mots, dont nous n’avons plus besoin, tendent à disparaitre. Par exemple, dans un dictionnaire de 1798 on trouvait le mot esquipot avec cette définition : « Espèce de tirelire ou petit tronc qui est dans la boutique des Barbiers, et où l’on met l’argent de ceux qui viennent s’y faire raser ».

 

Pourquoi tant de résistance?

Justement, je suis allée lire sur le sujet, ça tombe bien que vous me posiez la question! Quelques théories circulent. Il semblerait notamment que sur le plan de l’éducation, l’orthographe permet d’opérer une certaine discrimination parmi les élèves. D’un côté, selon cette hypothèse, on retrouve ceux qui assimilent moins bien le code, parce qu’ils n’en ressentent pas l’intérêt, parce qu’ils considèrent qu’ils n’en auront pas besoin plus tard ou parce qu’aucun enseignant n’est arrivé à les captiver. De l’autre côté, il y a ceux qui lisent, qui s’intéressent aux mots, spontanément, qui rêvent peut-être d’écrire un jour, qui voient la langue comme un matériau avec lequel s’amuser. Ceux-là possèdent la clé! Ce sont les élus! Simplifier le tout, pour qui tient mordicus à conserver l’orthographe telle qu’on la connait, reviendrait à niveler vers le bas.

Un autre argument est souvent invoqué : des générations ont mis des efforts et du temps pour assimiler ces notions, et on voudrait faciliter le travail aux générations à venir? Injustice! Tous aux barricades! « L’usager ordinaire répugne aux réformes. Celui qui a peiné pour apprendre ne se résigne pas à avoir peiné pour rien… » a un jour dit André Goose.[1]

Certains voient également l’orthographe française comme le miroir de l’histoire de la langue, comme un bien culturel à protéger. Cette croyance existerait parce qu’aucune adaptation réelle du code écrit, afin que celui-ci soit un reflet plus réaliste de l’usage, n’a été imposée depuis bien longtemps. Cela fait pourtant partie de l’évolution normale, et souhaitable, d’une langue. Comme le mentionne si bien Jacques Leclerc, dans l’Histoire de la langue française : « Après tout, les Italiens, les Espagnols, les Hollandais et les Norvégiens ont réformé leur orthographe. »

Pour le moment, on peut respirer : au Québec, jusqu’à nouvel ordre, la nouvelle orthographe n’est obligatoire nulle part, et personne n’est pénalisé, qu’il utilise l’ancienne ou la nouvelle graphie. Nous aurons le temps de nous y faire, et graduellement, sans doute, les prochaines générations adopteront l’orthographe rectifiée. Cela dit, avez-vous remarqué? Cet article a été écrit en accord avec ces fameuses rectifications…

 


 

Marjolaine Quintal

Réviseure linquistique 

Publications Saguenay

Sources images utilisés; Pixabay.

Références :

Association pour la nouvelle orthographe, Suisse (2013). Un bref aperçu de l’évolution de l’orthographe. Repéré à http://www.orthographe-recommandee.info

La-définition.fr. L’orthographe pour tous. Repéré à http://www.la-definition.fr/definition/esquipot

Jacques Leclerc (2006). Histoire de la langue française. Repéré à http://www.axl.cefan.ulaval.ca/francophonie/histlngfrn.htm

Louis Meigret (1542). Traité touchant le commun usage de l’escriture françoise. Repéré à

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k45314.r=meigret

Orfali, P (2016, 5 février). La réforme de l’orthographe sème la confusion. Le Devoir.com. Repéré à http://www.ledevoir.com/societe/education/462235/la-reforme-de-l-orthographe-seme-la-confusion-en-france

Téluq. Historique des réformes de l’orthographe du français, tiré d’une recherche de Joseph Pattee avec la collaboration de l’Office de la langue française, avril 1989. Repéré à http://www.teluq.uquebec.ca/diverscite/naviRess/ortho/ortho2a.htm



[1] Grammairien belge, successeur de Maurice Grevisse, il a réédité et mis à jour Le Bon Usage.

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